C’est une ligne fine, la révolution. C’est un fil solide mais translucide que l’on essaye de suivre. On force nos yeux à le percevoir, oui, après tellement d’années, on en arrive à forcer nos cerveaux à voir l’évidence même, on est poussés par l’espoir à prendre contrôle de différents sens dans nos corps afin de les obliger à faire face à la réalité : nous nous révoltons.
Mais, à 20 ans, ce n’est pas facile d’avoir un élément étranger à ton corps te pousser au réveil. Une révolution catalyse ta perception, et, soudainement ce coma dans lequel tu vivais, ce coma inné à ton être, t’es arraché. Cette perte est agréable pourtant, ça fait plaisir de savoir qu’à un certain moment, on dit non à ce traitement digne de bétail, mais, on en pense quoi de cette perte quand cela fait 20 ans que ta patrie c’est ton monde dans ta tête ?
On grandit, les années passent, la situation du pays, désastreuse qu’elle est, s’immisce lentement dans notre conscience, elle y prend forme, elle lui donne forme. On compare avec nos amis à l’étranger, on se demande, pourquoi pas moi ? je n’ai pas le droit d’être traité avec respect ? et le fil des idées nous entraine, il nous pousse au loin, il atteint une terre vierge, s’y plante et puis perd progressivement sa couleur. On se retrouve alors sur une autre planète, un espace que l’on a nourrit, d’amour, de joie, de chagrin, de colère, de mélancholie, d’une vie quoi… et ce beau jour arrive où quelque chose secoue le fil et te demande de le suivre. 20 ans de vie vécue en limbo, 20 ans de désir et de besoin de quitter et puis on nous réveil. Jamais je n’ai ressenti un mélange aussi intense et symbiotique de joie et de tristesse. Heureux que 20 ans d’exil soient pratiquement annulés par ce contre-courant à la misère que l’on vit mais triste de quitter mon rêve, triste de quitter ce monde de rêverie vers sa réalisation, sa concrétisation. On n’en parle pas assez, mais, il y a une douleur qui sous-tend la réalisation des plus beaux des rêves. A nous, alors, de se tenir par la main et de dire « tu n’es pas seul sur ce chemin sauvage, tiens-moi la main et attrape ce fil, à deux, on voit mieux. »