Sur les trottoirs de la rue de Gemmayze, je rencontrais souvent un homme, assis, qui regardait les passants aller et venir, les saluant parfois. La plupart des fois, cet homme prêchait ceux qui lui accordaient quelques secondes de leur temps, son discours fait l’éloge de Dieu, des saints, critiquant le Gomorrhe où nous sommes arrivés. Apparemment, il vivait au bord des escaliers de Saint Nicolas. Il dormait là-bas, son lit était constitué d’un simple carton où il mangeait parfois si un généreux passant lui offrait un petit sandwich de l’un des restaurants qui remplissent la rue. Sur son front, est tatoué « Jésus est le fils de Dieu ». De l’encre qui ne disparaitra jamais. Il a toujours un chapelet entre ses mains. Le sourire, toujours présent sur son visage. Un regard d’indifférence et d’insouciance émane de ses yeux. En le fixant, on remarque directement que sa raison d’être n’est plus, il vit, depuis longtemps, avec une aliénation permanente.
Qui sait ? Ce mendiant pourrait avoir été le témoin du meurtre de ses parents il y a 30 ans. Il pourrait êtretémoin de décapitations, de torture et de bien d’autres crimes.
Ou bien, au contraire, il pourrait être un ancien combattant, pourrait avoir vu des dizaines, des centaines, prendre leur dernier souffle, pourrait avoir été l’un des meurtriers de sabra et chetilla ou officier pendant la guerre sur un des barrages où l’on décapitait les gens pour leur simple appartenance à une confession ou à une autre. Il pourrait être Gilbert, ou l’amant de Gilbert, deux snipers de Beyt Beyrouth qui ont préféré l’amour à la haine et à la guerre.
Mais dans les deux cas, cet homme est victime d’une guerre sanglante. Meurtrier ou meurtrie, d’un côté ou de l’autre du fusil, les abominations sont les mêmes. Cet homme, comme Beyrouth, vit sur les cendres d’un passé qui les hantent. A chaque religion, son quartier, chaque religion, son « identité » qui transforme l’autre en étranger, qui fait naitre en chacun une peur de l’autre. Beyrouth a sombré le jour où ses fils se sont entretués au nom de leurs croyances en oubliant qu’ils vivaient dans des maisons mitoyennes et allaient aux mêmes écoles.
Telle est Beyrouth. Depuis la guerre jusqu’au 17 octobre 2019.
Depuis ce jour, Beyrouth a changé. Les gens ont changé. Beyrouth est guérie de la démence causée par ce flot de sang. Beyrouth renait le 17 octobre, se détache de ce passé, torturant son présent, et paralysant son futur. Elle peut désormais effacer le tatou collé sur son front et regrouper tous ses enfants ensemble. Beyrouth a compris, que chaque habitant de cette ville a les mêmes maux et les mêmes plaisirs. Beyrouth s’est épanouie, c’est une femme qui danse, sourit, porte une magnifique robe. L’automne 2019 est désormais son printemps.