Le réveil est brutal. Pendant les premières secondes, il ne sent pas ses jambes. Puis il sent le sang venir doucement réveiller chaque membre de son corps. Ses yeux apprivoisent progressivement la lumière. Il bouge un doigt, puis un autre, il secoue une jambe, et tout à coup, se retrouve hors du lit.
Une nouvelle journée a commencé. Un énième soleil s’est levé, venant repousser les cauchemars de la nuit. Mais il lui suffit de refermer les yeux, ne serait-ce qu’un instant, pour que l’obscurité s’invite et convie ses cauchemars dans sa tête.
Il retrouve sa femme et ses enfants. Son fils mâche des céréales, les yeux fixés sur le portrait de son grand-père. Sa fille gémit, elle ne veut pas manger. Le petit dernier revisite le salon, disparaissant parfois sous une table, se cognant la tête contre les rebords du canapé. Sa fille crie à présent ; pourtant sa mère a été claire, si elle ne mange pas, elle ne peut pas regarder de dessins animés. Le bébé pleure, l’ainé hurle et appelle au silence. La maison toute entière se remplit de bruits divers. Des bruits quotidiens, familiaux et familiers, qui tentent de tarir le malheur sans jamais y parvenir.
Mais ces sons sont interrompus par le claquement d’une arme qui se recharge. Tout le monde se tait. Les enfants regardent leur père, leurs yeux disent « excuse-nous, père ». Le petit a cessé ses déambulations. Le grand baisse à nouveau le regard sur le portrait de l’aïeul.
Il pose son fusil sur la table sans dire un mot. Dehors, un coup de feu rompt le silence de la maison, et de tout le quartier. Un cri de femme résonne. La journée vient de commencer, les autres détonations suivront.
Oui, une nouvelle journée a commencé. Il pose une main sur l’épaule de son fils ainé. De l’autre, reprend son arme. Toute la famille a les yeux rivés sur le portrait à présent. Mais on ne compte plus les jours depuis que le grand-père est mort. On ne compte plus les jours depuis que Alaa Abou Fakhr est mort.
Une nouvelle journée a commencé. Le soleil, de plus en plus chaud, continue de se lever. L’air, de plus en plus lourd, sera, aujourd’hui encore, le terrain de balles perdues. La terre, de moins en moins ronde et de plus en plus creusée par les bombes, continuera de faire résonner les pas de ceux qui veulent venger leurs morts. On ne sait plus pourquoi on tire. On ne sait plus sur qui on tire. Les sanglots, de plus en plus forts, sont de plus en plus fréquentés.
Une nouvelle journée commence à chaque levée de soleil depuis novembre 2019. Et moi, où suis-je ? Quel âge ai-je atteint, l’ai-je atteint ? Il fait un peu froid, tout à coup…